August Brill est un ancien critique littéraire à la retraite, qui suite à un accident, est condamné à meubler ses insomnies d'histoires de son cru pour éviter de ressasser ses échecs. Entouré de sa fille Miriam et de sa petite fille Katya, dépressive depuis la mort en Irak de son ex-fiancé, il rêve d'une Amérique parallèle, sans 11 septembre, et revisite pour sa descendance les principales étapes de sa vie peu glorieuse. Après le presque décevant "Dans le scriptorium", Paul Auster poursuit, avec "Seul dans le noir", l'exploration de sa fonction de romancier et le démontage minutieux des engrenages de la fiction. Délaissant ses habituelles explorations urbaines qui ont fortement contribué à la renommée de son œuvre, Paul Auster nous propose un roman déroutant servi par une construction assez originale.La première partie du roman est donc un récit de science fiction. Délire nocturne d'un écrivain en devenir, August Brill nous fait vivre les aventures d'Owen Brick, magicien dans le civil, parachuté au sein d'un monde parallèle où l'Amérique est en pleine guerre civile. Sa mission, s'il l'accepte, est d'y mettre un terme en assassinant l'origine du mal : August Brill en personne.
Contre toute attente, en matière de science fiction, on peut dire qu'Auster touche sa bille. Même si elle n'est pas très originale, l'idée de départ est séduisante et laisse place à une histoire qui aurait pu finir en véritable roman si elle n'était pas interrompue violemment. Sorte de thriller-road movie à pieds, l'aventure fantastique d'Owen Brick est l'occasion pour Paul Auster d'évoquer à sa manière le 11 septembre, en imaginant un monde dans lequel il n'aurait pas eu lieu ; une façon discrète de nier ce non-évènement. L'Amérique parallèle imaginée par Auster est au cœur d'une violente guerre civile qui voit s'affronter des Etats ayant fait sécession, avec à leur tête celui de New York, et les Fédéraux, représentants quasi-militarisés du gouvernement. Attaque en règle contre l'administration Bush, Auster assoit ses positions en plaçant New York, sa ville, comme chef de file du mouvement d'indépendance et de contestation.
En se plaçant au cœur de sa fiction par l'intermédiaire du personnage d'August Brill, Paul Auster pose le problème du statut de l'auteur, du sien surtout, sorte de demi-dieu tout puissant, voix off omniprésente qui détient un pouvoir sans limite sur les vies fictives de ses personnages. Dans le cas d'August Brill, comme dans le cas d'Auster, ce pouvoir contrebalance son absence dans la vie réelle, où les évènements prennent le dessus sur cette faculté pourtant évidente pour certains de décider de son propre destin. Sur le reste, je m'abstiendrai de dispenser quelque analyse que ce soit, n'étant pas un spécialiste du roman, ni de la littérature en général.
"(…) les actes odieux que les humains commettent les uns envers les autres ne sont pas de simples aberrations, ils sont un élément essentiel de ce que nous sommes."
Puis Owen Brick meurt. Une méthode radicale et néanmoins efficace pour mettre en terme à cette première partie surréaliste et revenir sur terre. Un choix audacieux, là où l'imbrication des deux histoires aurait généré un contraste peut-être plus flatteur au risque d'être moins original. Vient alors l'angoisse d'une nuit blanche pour August Brill, qui est très vite dissipée par l'entrée en scène de sa petite-fille Katya, insomniaque et désireuse de percer à jour les mystères de la vie de son grand-père.
Cette deuxième partie est donc plus caractéristique de ce que Paul Auster a l'habitude de nous proposer : des personnages écorchés par la vie. Une autobiographie à peine masquée. Contrairement à la première partie dans laquelle Auster a recours à la fiction dans la fiction, la seconde plante le décor assez franchement en utilisant la mort injuste du petit ami de Katya pour monter une attaque en règle contre le gouvernement américain et ses choix catastrophiques pour la nation américaine.
Auster épluche ici la vie de ce pauvre Brill, faisant écho à ce que j'évoquais plus haut : le pouvoir de vie et de mort d'August Brill dans ses propres fictions mais également dans le cadre de son ancien métier de critique littéraire lui est indispensable pour compenser cette existence subie où ses choix mais surtout les évènements ne lui ont pas permis de garder le contrôle sur son destin, l'éloignant de ceux qu'il aime et réduisant sa vie à un bilan peu reluisant. L'écriture et la fiction leur permettent de remédier à cette impuissance.
"Et ce monde étrange continue de tourner."
J'ai découvert Paul Auster comme meilleur ambassadeur de la ville de New York et vous ne m'ôterez pas de l'idée que depuis deux romans, il l'a littéralement abandonnée. Incapable de revenir en profondeur sur les évènements du 11 septembre sauf par le biais d'une hâtive conclusion dans son "Brooklyn folies", Paul Auster a découvert que sa ville était destructible et s'en est malheureusement séparé. "Dans le scriptorium" avait déjà entamé ce processus d'extraction géographique en situant ce huis clos assez minimaliste au sein d'une chambre mais "Seul dans le noir" le confirme : New York, capitale du gratte-ciel, n'est plus le terrain de jeu favori de Paul Auster. Le romancier nous apparaît, à l'image de son personnage, comme paralysé ; incapable de déambuler davantage dans les rues de sa cité, évitant ainsi de voir s'envoler le mythe passé. New York comme entité n'existe plus ; son âme s'est envolée lors de cette effroyable journée de Septembre, vécue par Auster "comme un drame familial" ; d'où ce recentrage évident sur les personnages vivants, l'immuable décor urbain n'assurant plus son rôle de muse.
Conscient du fait qu'Auster ne peut pas se cantonner à décrire indéfiniment les innombrables avenues de New York, j'éprouve cependant une petite pointe de nostalgie pour ses déambulations intimistes au cœur de la grosse pomme ; une ville magistrale qu'on gratifierait plus facilement d'un "she" que d'un "it" finalement, comme beaucoup de cités à forte personnalité.


