mardi 19 février 2008

Lot 49

Lire les classiques littéraires du Fric Frac Club me place inévitablement devant mon inculture. Preuve en est que je devais être le seul labellisé FFC à ne pas savoir décrypter le symbole du blog de Pedro - Babel XXV ; ce fameux cor à sourdine, blason du W.A.S.T.E. pour ne pas le nommer, tiré du célèbre "Vente à la criée du lot 49" de Thomas Pynchon. La faute inexcusable devait être excusée ; c'est chose faite, je l'espère…

Désignée exécutrice testamentaire d'un ancien amant plein aux as, le disparu Pierce Inverarity, Œdipa Maas se retrouve entraînée dans la résolution d'une énigme postale vieille de quatre siècles dont le mystère tourne autour d'un certain "Tristero", des initiales W.A.S.T.E. et du symbole d'un cor postal à sourdine… San Narciso, L.A., San Francisco, sa course folle lui fera avaler des kilomètres d'autoroute et rencontrer une multitude d'individus intrigants et paranoïaques.

"Vente à la criée du lot 49" est un livre assez court, au regard du reste de la bibliographie de Pynchon. 213 pages affichant une police de taille raisonnable, dans mon édition du Seuil, et des chapitres presque digestes. Œdipa, héroïne magnifique, demeure jusqu'à la fin le personnage principal de l'histoire et les seconds rôles sont peu nombreux, certains même se payant le luxe de n'apparaître que furtivement. Jeu de piste sans issue, ce deuxième roman de Pynchon est d'après beaucoup, son livre le plus accessible. Je confirme. Je l'ai lu d'une traite, sans crayon ni Efferalgan. La lecture n'en est pas pour autant des plus faciles. Mais cette fois, ce n'est pas la complexité de l'intrigue qui nous perd, mais son absence de dénouement. Fausses preuves, vraies rumeurs, l'existence du réseau WASTE n'est jamais démontrée… le contraire non plus.

On pense rapidement à un phénomène rhizomal, une sorte de Fight Club de la communication ou de Fric Frac Club postal. Quelque chose d'énorme, de puissant, sous-jacent. Puis on s'aperçoit vite que l'enquête nous rapproche du fantasme, on croit plus qu'il n'en faut, puis on doute de la plausible existence du complot, pour admettre qu'en fin de compte, on ne saura pas. Et c'est peut-être là que ça marche. Car finalement, on suit Œdipa, sans jamais aboutir, de bars en bureaux ; on tourne et on rebrousse chemin, on s'enfonce dans une sorte d'enquête qui piétine, motivés par une révélation distillée lors d'une longue représentation théâtrale (que j'oserais illustrer par la pièce jouée à l'attention de Louis et Lestat, par les vampires de la troupe d'Armand). Tout est plausible mais l'omniprésence du symbole suggère l'hallucination collective, liée à la fatigue qui s'installe et au trop grand nombre de kilomètres parcourus sur ces moroses et linéaires autoroutes californiennes. L'atmosphère verse alors dans l'inquiétant lorsqu'Œdipa commence à voir des symboles sur tous les murs, toutes les portes, croisant la route de personnages à moitié rêvés, kaléidoscopés, comme ces enfants se réunissant la nuit, en chemise de nuit. De cette rencontre, je retiendrais la description fricfractale : "La nuit ne leur réservait aucune terreur, ils avaient au centre de leur ronde un feu imaginaire, ils n'avaient besoin de rien, en dehors de leur sentiment inviolable de communauté". Et Œdipa de réagir à cette vision furtive : "En représailles, Œdipa cessa de croire en eux". Magique.

Avant d'être un rassembleur de fricfraqueurs déjantés, Thomas Pynchon est un dément démon des mots. Son style dense et hermétique, générateur de migraines sans nom, nous plonge avec violence dans une extase douloureuse, marquant subtilement et à jamais nos cerveaux curieux et absorbants. Je garderai longtemps en mémoire ma lutte sans répit pour traverser "L'Arc en ciel de la gravité" et en sortir indemne. Lutte sans merci qui m'a ouvert les yeux sur le lire différent, le lire difficile, mais au final, le lire formateur. Pas évident après Pynchon d'apprécier le style direct et sans détour de la prose de la plupart des auteurs ; faire fis des digressions inattendues, des délires oniriques soudains et des interminables récits compressés en une seule phrase. Alors on cherche à renouveler l'expérience, à travers d'autres lectures gratifiantes et salvatrices. "Vente à la criée du lot 49" aura été l'une d'elles. J'en sors encore une fois encouragé, grandi, ceint de cors et d'esprit.

Prochaine étape, "V".

8 commentaires:

g@rp(FFC) a dit…

Ce papier méritait d'être publié sur le Fric-Frac club !
T'as pas osé, je parie.
V ? Accroche-toi aux branches. Mais tu as les moyens d'y arriver, avec ta lecture têtue & gourmande.
V ? Mon premier Pynchon. On ne s'en remet pas.

Lazare a dit…

Moolz t'es passé à la vitesse supérieur, ma parole! g@rpounet a raison. Tu aurais du le mettre sur le FFC. G@rp a encore raison, "V" ça va être une sacréé séance de gym, tu va découvrir pourquoi Fausto s'appelle Fausto... mais bon, tu t'es déjà fait "L'Arc-en-ciel". Tu crains dégun maintenant.

moolz a dit…

Effectivement, je commence à comprendre que beaucoup de choses se rapportent à Pynchon, au sein du FFC.

Désolé pour le post mais n'ayant pas vos talents rédactionnels, j'ai pas osé fric-fraquer cette fois-ci. J'attends encore de faire mes armes sur la mygale... mais je persévère (avec des pairs sévères ?).

a.w. a dit…

Comme lazare et g@rp, j'approuve.
La mygale ne craint rien, surtout pas contre des épeires, c'est vert. (pouah, à dormir dehors ce jeu de mot !)

Pedro Babel a dit…

Pour V tu as intérêt à oser frikfraker!

Pedro Babel a dit…
Ce message a été supprimé par l'auteur.
Manu a dit…

Bon article. j'ai lu mon premier Pynchon il y a quelques mois (celui-ci, et V est sur le haut de la pile), et je me rends compte à quel point il m'a imprégné, marqué, sans en avoir l'air. Très curieux. Peu de livres produisent ça (Un autre exemple : Lolita, dont Pynchon fait référence dans sa vente à la criée).
Bravo.

moolz a dit…

Merci. Je vous trouve tous très indulgents vis à vis de mes pauvres capacités. Encourageant. Merci.