Les Chums du FFC ont pour habitude de dénicher, de lire surtout et de finalement disséquer de très bons livres. Nombre d'entre eux figurent parmi les meilleurs ouvrages du monde, actuellement reconnus comme tels ou qui le seront certainement un jour prochain [chèque à établir à l'ordre de la mygale pourpre]. Parmi ces trésors de papier, il en est un qui marquera sans doute l'histoire du FFC, tant il fait débat en interne mais également sur la toile : le célébré "Zone" de Mathias Enard.Milan-Rome en train. Le temps pour Francis Servain Mirković de tirer un trait sur son passé d'homme de l'ombre en revisitant son histoire avant de s'en séparer par le biais d'une valise lourde de secrets. L'occasion pour nous de plonger avec lui et sans filet au sein des conflits sans fin du Proche Orient, des guerres méditerranéennes et des massacres sanglants de la dite zone.
J'aimerais vous dire que je n'ai pas aimé "Zone", que je l'ai même détesté, pour créer la polémique là où il n'y en a pas besoin, pour casser l'élan, démolir l'enthousiasme sans limite de certains.
J'aimerais vous dire que le procédé de la phrase unique et déponctuée ne m'a pas bluffé un instant, que c'est du déjà expérimenté, que cette technique tape à l'œil atteint ses limites lorsque la ponctuation semble avoir simplement été retirée d'un texte écrit et construit avec, que ça lasse, que ça manque de rythme et que ça oblige le lecteur à ponctuer lui-même les phrases au risque de découper le texte pas toujours au bon endroit et ainsi devoir recommencer sa lecture pour en saisir le sens.
J'aimerais vous dire que ces histoires de guerres orientales m'ont laissé froid – trop complexes, trop lointaines et trop vaines - et que j'ai eu la fâcheuse impression de parcourir un simple manuel d'histoire-géographie sans photos, une succession d'histoires personnelles et d'anecdotes historiques sans grand intérêt [et que malheureusement pour moi, ce manuel est encore un ouvrage d'un poids certain malgré un nombre de pages raisonnable (517) et un format taille de guêpe, caractéristique constante des livres en provenance d'Actes Sud].
J'aimerais vous dire que ce catalogue de dictateurs, tortionnaires, bourreaux et snipers m'a foncièrement levé le cœur et que les affinités avouées de notre homme avec ces personnages aux idéologies douteuses m'ont laissé perplexe quant au propos de l'auteur.
J'aimerais. Mais je ne peux pas.
Je ne peux pas parce que "Zone" est finalement un bon livre.
Je ne peux pas parce que le procédé de la phrase unique [ou presque] ne rend pas le livre meilleur mais illustre à merveille le long trajet ferroviaire ininterrompu et surtout le flot continu de pensées et de souvenirs qui assaillent le narrateur tout au long de son introspection rédemptrice. Même les courts arrêts dans des gares dont on oublie le nom ne sauraient arrêter la course effrénée du train qui emmène Francis vers sa liberté. La remise en question du personnage, son besoin de changer de vie, de se trancher cette tête pleine d'atrocités et de secrets, peinte à la manière d'un Caravage. Plus qu'une monnaie d'échange, le contenu de sa valise est un passeport pour la délivrance, le seul moyen de matérialiser cette coupure avec un passé abominable et meurtrier.
Je ne peux pas parce que "Zone" est indiscutablement, comme d'autres l'auront déjà souligné, un roman ambitieux. Le sujet qu'il traverse est vaste et son contexte exige une culture assez conséquente. Le Proche Orient est un souvent délicat et complexe, et nécessite une connaissance assez poussée des conflits présents et passés.
Je ne peux pas parce que l'histoire d'Intissar est atrocement émouvante. Intissar la guerrière, la femme, qui a tout perdu, enrôlée dans une guerre vaine, plus par éducation que par conviction. Histoire mise en relief parce qu'elle est la seule à bénéficier d'une ponctuation digne de ce nom. Mise en relief car elle casse le huis clos du compartiment de train, silencieux et pesant. Les images se forment d'elles-mêmes, violentes, intenses, filtrées au sable.
Je ne peux pas parce que même si j'avoue avoir lutté pour le terminer, "Zone" m'a plu et a pris place au sein de ma bibliothèque, sur l'étagère qui abrite mes meilleures lectures. Tout simplement.
2 commentaires:
On est pas loin d'avoir dégainé en même temps l'ami !
J'ai vu ça. Moins de choses à dire de mon côté, à l'évidence. Je l'ai peut-être moins apprécié que vous autres. Assez quand même.
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